Para One
Para One © Jean-Marie Franceschi

Fantômes dans la machine : entretien avec Para One

interview

Le musicien français Para One dévoile en avant-première pour Days Off le volet live d’un triptyque ambitieux baptisé SPECTRE, fruit de huit ans de recherches et de confrontations entre une histoire intime et les vibrations du monde.
SPECTRE est un projet en trois volets, un album, un live et un film, comment est-il né ?
Para One : Tout a démarré quand j’ai décidé de réaliser mon premier long-métrage, après plusieurs courts. J’ai voulu m’accorder du temps pour faire ce film, mais comme je ne voulais pas sacrifier mon travail de compositeur j’ai fait en parallèle un album qui allait devenir la musique du film et le support d’un projet live, avec l’idée de tresser tous ces éléments pour en faire une œuvre unique.

C’est un projet en rupture avec ton travail habituel qui était purement électro. Comment cela s’est-il opéré ?
Je viens du hip-hop et de la musique électronique, donc d’une production complètement autonome en home-studio, mais au cours des dix dernières années j’ai graduellement ajouté de l’acoustique à travers mes musiques de films pour Céline Sciamma. J’ai appris à travailler avec des musiciens et des interprètes sans perdre mon son et mon écriture. Je nourrissais depuis l’enfance des obsessions pour des sonorités, des textures, très spécifiques, comme le gamelan indonésien, les percussions japonaises ou les voix bulgares, mais je n’avais jamais intégré ces éléments à ma musique. Comme le film est une quête d’identité très intime, où je pars sur la piste d’un secret de famille, j’ai eu besoin de retourner vers ces sons et ces polyrythmies qui me fascinaient avant même que je les comprenne. Pour résumer, ce disque correspond à la musique que je rêvais de faire avant même d’être musicien. J’y ai ajouté des références découvertes adulte, comme les minimalistes américains. Je ne voulais surtout pas faire de la world-music mais un disque de fiction comme on pouvait l’entendre dans le cinéma japonais d’animation, dans Akira ou Ghost in the shell, qui se servaient déjà de la musique traditionnelle. L’idée était de créer le gospel d’un monde qui n’existe pas.
 
Tu as entretenu une correspondance avec le cinéaste expérimental Chris Marker. Est-ce que ce projet résonne aussi avec son travail ?
Oui, tout à fait. Chris Marker est à l’origine même de mon envie de cinéma. C’est après avoir vu Sans soleil que j’ai compris que je voulais faire des films, dans cette veine du cinéma-essai qui n’a pas tellement de descendance en France. Il se trouve qu’il a beaucoup aimé un court-métrage que j’avais fait lorsque j’étais étudiant à la Fémis, au point de devenir mon directeur de fin d’étude à sa manière, c’est-à-dire totalement fantomatique. Son influence m’a donc accompagnée dans cette démarche globale.
Jusqu’au titre qui regroupe l’ensemble des trois projets, SPECTRE.
J’avais trois titres un peu long, Machine of loving grace pour le disque, qui vient d’un poème de Richard Brautigan, Operation of the machine pour le live, qui est le titre d’un discours de l’activiste d’extrême-gauche Mario Savio, Sanity, Madness & The Family pour le film, qui fait référence à un livre d’anti-psychiatrie anglaise des années 1960. J’ai choisi SPECTRE pour résumer l’ensemble parce que ça fait référence aux spectres visuels, sonores, le spectre des identités, dans la maladie mentale on parle du spectre de la bipolarité. Tous ces thèmes sont dans le film, et c’est surtout une enquête sur mon père qui a disparu, dont la silhouette apparait sur la pochette, et donc sur son spectre à lui.

Tu assumes la part de mystère, voire d’opacité, qui est de prime-abord ce que l’on éprouve en arpentant ce projet ?
J’étais arrivé à un moment de ma vie de musicien où j’avais envie de poser des choses qui correspondaient à ma propre réflexion par rapport à ce métier. Il y avait un côté testamentaire ou, au contraire, l’idée d’une renaissance, et c’est celle-ci que je privilégie car c’est à mes yeux la création d’un espace esthétique qui couvre un peu tous les aspects de mon travail, un endroit où je peux naviguer et me sentir à l’aise dans les prochaines années. C’est donc très riche, très foisonnant, c’est aussi lié à la durée que j’ai passé sur ce projet, ça a aussi à voir avec le degré d’intimité, et à cette intimité que j’entends créer avec les gens qui vont suivre cette histoire dans ses différentes étapes. La crise sanitaire a fait que nous n’avons pas pu sortir le film avant le disque, ce qui aurait été stratégiquement plus logique et aurait rendu l’ensemble plus lisible, mais j’aime bien ce puzzle un peu cryptique, et aussi l’idée que l’album puisse être écouté comme une œuvre en soi et pas simplement comme la musique de mon film. Quand on verra le film à sa sortie prévue cet automne, tout ça prendra un sens. J’aime assez la complexité lorsqu’elle est liée à du sens, ce qui est le cas. Ce n’est pas du conceptuel ou du théorique, il y a une raison à tous ces gestes et chaque chose, je l’espère, sera comprise en son temps.

Faire un projet aussi ambitieux va aussi à l’encontre de l’époque, ça t’a motivé d’autant plus ?
C’était un moteur de me dire que les disques avec lesquels j’avais grandi ne pourraient plus se faire aujourd’hui, pour des raisons économiques et aussi parce que la façon d’appréhender la musique a changé. D’une certaine manière j’ai fait un disque un peu aberrant dans sa production, car j’aurais pu tout aussi bien utiliser des samples au lieu d’aller enregistrer des musiciens et des chanteurs à Bali ou à Sofia. Mais j’avais besoin de cette épaisseur, sans doute parce que je viens d’une scène assez hédoniste où le positionnement éthique ou politique passait souvent au second plan, au profit d’une vie cinq étoiles qui est celle des DJ stars que l’on présente partout comme des modèles de réussite sociale, et à laquelle j’ai pu goûter moi-même. Le fait même de s’interroger sur qui on fait danser et pourquoi on a choisi ce métier qui consiste à électriser une salle, ce sont des questions qui me préoccupent, car je balaye aussi devant ma porte en faisant ça.   
 
Quel va être le dispositif du live que tu inaugures pour Days Off ?
Il y avait deux solutions opposées l’une de l’autre : soit réunir tous les musiciens vers lesquels je suis allé dans plusieurs endroits du monde pour ce projet, soit au contraire me présenter seul sur scène, ce que j’ai choisi de faire. De toute manière, vu la situation actuelle c’était l’option la plus réaliste. Je trouve intéressant de traiter les sources pour ce qu’elles sont, et donc de les utiliser comme des éléments du dispositif, ce qui est souvent le cas dans le live électronique aujourd’hui. Mon travail est donc celui d’un opérateur, c’est pour ça que j’ai choisi ce nom, Operation of the machine, même si dans le discours de Mario Savio, la machine en question est l’état capitaliste. Je vois beaucoup de sensible et d’émotion dans les machines, je suis en recherche d’une forme d’animisme dans mon rapport à l’électronique. J’ai envie de me mettre en scène face à quelque chose qui peut sembler inanimé mais qui ne l’est peut-être pas totalement. J’ai travaillé avec la scénographe Camille Duchemin, il y aura de la vidéo qui va du figuratif à l’abstrait et de la lumière pour accompagner cette confrontation à la machine dans un esprit un peu cyborg, même si nous sommes restés sur des choses assez simples et minimalistes. Je ne peux pas en dévoiler beaucoup plus, mais après de nombreux shows où le musicien électro ou le DJ étaient sacralisés, en hauteur et tout puissants, je crois que nous avons trouvé un dispositif qui raconte assez bien, presque de façon politique, la manière dont je conçois l’interaction avec le public.

Propos recueillis par Christophe Conte
 

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